Au pays du yaourt, les producteurs de lait bulgares perdent pied
"Dans un pays, quand c'est la ville qui commence à nourrir la campagne, c'est qu'il est foutu", lance Emil Deliev, en menant ses vaches au pâturage dans les Rhodopes orientales bulgares, où les petites exploitations laitières disparaissent les unes après les autres.
De tradition agricole, la Bulgarie voit en effet sa production baisser ces dernières années, la hausse des coûts de production rognant trop sur les marges. Dans les magasins, les fruits et légumes bulgares sont petit à petit remplacés par des produits importés.
La production de lait est particulièrement touchée, un paradoxe pour un pays dont le nom et la réputation sont attachés au yaourt.
Installée dans une prairie à l'entrée du village de Sofiytsi, dans le sud de la Bulgarie, la ferme d'Emil Deliev est adossée aux pentes boisées du massif associé dans la mythologie à Orphée.
L'éleveur de 59 ans y possède près de 100 vaches. Mais après presque vingt ans passés auprès des bêtes, lui aussi pense à renoncer, se disant convaincu que "ce sera la dernière année".
Selon Eurostat, le nombre de vaches laitières a chuté d'environ 40% entre 2010 et 2024 en Bulgarie. La production suit la même tendance: en 2024, la Bulgarie a produit 687,6 millions de litres de lait de vache, contre 856,1 millions en 2020, soit une baisse de près de 20%.
- La production en baisse -
La Commission bulgare de protection de la concurrence constate que les importations de lait et de produits laitiers ont progressé de 43% depuis 2020.
"L'explication la plus simple est la baisse du nombre total de vaches et la fermeture de nombreuses petites exploitations", explique à l'AFP Adrian Nikolov, économiste à l'Institut pour l'économie de marché (IME).
Les gains de productivité n'ont pas suffi à compenser ce recul, selon lui, en raison notamment de la hausse des prix des aliments pour le bétail, du manque de main d'oeuvre et de l'augmentation des coûts salariaux.
Conséquence, "sur l'étiquette, il est écrit produit bulgare, mais il y a de moins en moins de lait bulgare dans le pays", dénonce Emil Deliev.
Si Emil Deliev a continué de résister jusqu'ici, aidé de son épouse et son fils, diplômé en agronomie, il ne voit plus d'avenir.
"C'est devenu une souffrance", dit-il, enchaînant cigarette sur cigarette.
La vente de lait lui rapporte quelques milliers d'euros par mois, qui couvrent à peine les coûts de production.
- "Les derniers du village" -
"Nous sommes les derniers du village. Il y avait trois fermes, maintenant il ne reste plus que nous", ajoute-t-il, déplorant que les aides de l'Union européenne, redistribuées par les autorités locales, soient surtout destinées aux exploitations céréalières orientées vers l'exportation, au détriment de l'élevage.
Les données disponibles ne permettent pas de dire dans quelle mesure tel ou tel yaourt vendu comme bulgare est fabriqué avec du lait importé.
Ce qui est certain en revanche, c'est que les produits laitiers, qui occupent une place centrale dans l'alimentation des Bulgares, coûtent de 20 à 30% plus cher en moyenne que dans le reste de l'UE depuis plus d'une décennie, souligne l'économiste Adrian Nikolov.
Si le reste de l'alimentation dans son ensemble reste moins cher en Bulgarie que dans d'autres pays de l'UE, son entrée dans la zone euro, le 1er janvier, a renforcé les inquiétudes autour du pouvoir d'achat.
En mai, le pays a affiché l'inflation annuelle la plus élevée de la zone euro, à 6,3% selon l'estimation rapide d'Eurostat.
Vainqueur des législatives d'avril sur la promesse de combattre l'inflation, le Premier ministre Roumen Radev a mis en place début juin, avec la coopération des grandes chaînes de magasins, des réductions d'au moins 15% sur certains produits alimentaires de base.
Une mesure qui ne peut être que temporaire, estime cependant Milena Dragijska, directrice des magasins Lidl Bulgarie, qui plaide pour des "réformes structurelles profondes" afin de renforcer la production agricole nationale et parvenir à une forme de "souveraineté alimentaire".
G.Perez--BT