Ukraine : à Kherson, sur la ligne de front, le cessez-le feu offre un fragile répit
Râteau à la main, Volodymyr Omeltchenko lève les yeux au ciel, comme s'il avait encore du mal à y croire: seuls la pluie qui tombe et le moteur d'une tondeuse viennent troubler la tranquillité du jardinier sur la place de la Liberté à Kherson, dans le sud de l'Ukraine.
Cette ville posée sur les bords du Dniepr, en plein sur la ligne de front, est bombardée sans relâche par les forces russes positionnées de l'autre côté, à moins de 6 km de là.
Mais ces trois derniers jours, le cessez-le-feu humanitaire qui a permis de secourir les habitants d'Olechky, ville voisine sous occupation russe tenaillée par la faim, est une "bouffée d'oxygène" pour la région, assure le père de famille aux yeux bleus pétrole cernés de fatigue.
"Il faut en profiter pour avancer (...) nous préparons les rosiers pour qu'ils puissent survivre cet hiver".
Surplombant la pelouse défraichie sur laquelle il travaille, le siège de l'administration régionale, un imposant bâtiment de style Empire stalinien en pierre blanche, a été presque entièrement pulvérisé par des frappes russes en 2025. Seules les ailes latérales, encore debout, témoignent du passé des lieux.
Prise par l'armée russe en 2022, occupée pendant huit mois avant d'être libérée en novembre de la même année, Kherson est paradoxalement devenue l'une des villes les plus dangereuses du pays pour les civils.
Par tous les moyens, la foudre russe frappe : bombes planantes, missiles et surtout, depuis deux ans, les drones qui les prennent en chasse dans la rue - ici un vendeur de légumes, là des ouvriers réparant une toiture -, comme en témoignent les vidéos glaçantes publiées sur Telegram par des soldats russes.
- Essaims de drones -
Une journée ordinaire? "Les drones survolent la zone en permanence, par essaims. Pour aller au travail, nous nous déplaçons à pieds, d'arbre en arbre, en nous cachant", raconte Volodymyr Omeltchenko qui peut marcher ainsi une heure chaque matin, car prendre le volant est plus risqué encore. Les véhicules sont systématiquement pris pour cibles.
"Bien sûr, j'ai peur. Mais nous n'avons pas le choix. Où irions-nous, et avec quel argent? Il n'y a pratiquement plus nulle part où aller" dans le pays, dit le jardinier de 38 ans, résigné à rester là avec sa femme et ses enfants, malgré la reprise probable des hostilités dès la fin de la trêve dimanche, et l'hiver rude qui s'annonce.
Environ 63.000 personne vivent encore à Kherson contre plus de 280.000 avant l'invasion russe, selon Oleksandre Tolokonnikov, chef adjoint de la communication de l'administration régionale.
"La Russie tente de rendre Kherson inhabitable, mais elle ne parviendra pas à paralyser la ville", affirme-t-il à l'AFP. "Malgré toutes les menaces, les habitants continuent de travailler, et font tout ce qui est en leur pouvoir, chaque jour, pour maintenir Kherson en vie".
De fait, la vie continue. Les habitants s'adaptent, empruntant autant que possible les axes surplombés par les fameux filets anti-drones qui couvrent désormais plus de 70 km de routes en ville, selon la même source.
La région compte déjà 15 hôpitaux souterrains, et 11 sont actuellement en cours de construction.
- "Déjà tout vu" -
"Nous nous sommes habitués", confirme Iryna Chapoval, 51 ans, qui travaille dans une clinique locale. "Je fais mes courses tous les jours, car (...) j'ai une famille nombreuse à la maison".
"Nous essayons de garder un état d'esprit positif: il faut prendre soin de soi, rester très attentives pour éviter d'être touchées (par les frappes, ndlr). Nous vivons en état d'alerte permanent, sans jamais relâcher la vigilance", dit la pimpante quinquagénaire avec sourire, les bras chargés de provisions.
Personne ne se fait d'illusions. La guerre reprendra aussitôt le cessez-le-feu terminé - soit dimanche peu avant 23 heures locale.
"Il est fort possible qu'ils (les soldats russes, ndlr) soient en train d'acheminer du matériel (...) La situation peut basculer à tout instant", affirme Ivan, 50 ans, au milieu de carcasses de voitures calcinées.
Cet ingénieur électricien qui travaille pour une entreprise de fourniture d'énergie solaire a envoyé sa femme et sa fille de 10 ans à l'arrière du front, dans une ville plus calme.
Mais il restera dans son immeuble à la façade éventrée par une bombe aérienne guidée : "si tout le monde part, la ville deviendra vide, sans vie".
Kostiantyn, 45 ans, vend des croquettes en plein air et dit n'avoir pas pris "un seul jour de congé" depuis des mois. "Il y a beaucoup d'animaux (abandonnés par les habitants ayant fui, ndlr) ici, il faut bien les nourrir", dit-il.
Quant aux reprises des combats, le commerçant hausse les épaules: "Occupation, libération, bombardements… franchement, comment ça pourrait être pire ? On a déjà tout vu".
Q.Cruz--BT